Archive pour juillet 2008

Livre Blanc : la Défense Nationale démantelée, Cambrai et Arras sinistrées

Jeudi dernier, François Fillon a annoncé le « plan de modernisation de la Défense », qui prévoit la suppression de 83 sites ou unités militaires à travers la France à partir de 2009, ainsi que 33 déménagements d’une ville à l’autre. C’est la concrétisation politique des orientations du “livre Blanc de la Défense”, rendu public le mois dernier (voir plus bas*).

Au terme de la réforme, « l’armée de terre aura perdu 20 régiments et bataillons », « l’armée de l’air 11 bases aériennes » et la Marine « une base aéronavale », a déclaré le Premier ministre. 54 000 suppressions de postes sont prévues dans la Défense dans les 7 ans à venir (sur 320 000 postes actuellement, hors gendarmerie).

Les unités ou sites en question sont de tailles très variables, de quelques dizaines de personnes à 2 502 personnes pour la base aérienne 128 de Metz, appelée à fermer après 2011.

Dans la région, ce sont les villes d’Arras et de Cambrai qui sont concernées. Le 601e RCR (régiment de circulation routière) d’Arras fermera dès 2009. La base aérienne 103 de Cambrai fermera en 2012.

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* Intervention de Nicolas DUPONT-AIGNAN à l’Assemblée Nationale, lors du débat concernant le Livre Blanc sur la Défense (jeudi 26 juin 2008 ) :


“Nous voilà réunis aujourd’hui pour un débat essentiel pour l’avenir de notre pays.

Débat d’autant plus important que l’outil de défense n’est pas seulement la garantie de la sécurité des Français, il est aussi un moyen au service d’une politique étrangère. Débattre, comme nous le faisons du visage de nos armées demain, c’est obligatoirement dessiner la place et le rôle de la France dans le Monde.

De notre vision de la France, de ce que nous voulons pour nos concitoyens, découle le format de notre défense, ses alliances, l’effort de la Nation et non l’inverse !… sauf à vouloir subir plutôt que maîtriser notre destin.

Il ne s’agit pas d’une réflexion abstraite, d’une vision romantique faite de bonnes intentions ou de nostalgie, mais d’une analyse sérieuse fondée sur des réalités. Car, vous le savez tous, on n’a pas le droit de tricher avec le nombre de nos soldats, la qualité de leur équipement, la capacité de projection de nos forces ou la crédibilité de la dissuasion nucléaire.

C’est d’ailleurs à partir de cette volonté de confrontation avec la réalité que vous avez voulu, sous l’autorité du Président de la République, Monsieur le Ministre, réactualiser notre doctrine de défense.

Réalité tout d’abord, il ne faudrait pas l’oublier, de l’effort fourni par les forces armées lors de leur professionnalisation auquel peu rendent hommage.

Réalité d’un monde qui change avec ses nouvelles menaces…..

Réalité du retard d’équipements des armées surtout entre 1997 et 2002.

Réalité d’une dispersion géographique de nos forces qui s’apparente parfois à un saupoudrage.

Ce Livre Blanc était donc nécessaire et très attendu. Mais à sa lecture attentive j’ai été particulièrement surpris car, en vérité, il y a deux Livres Blancs, ou du moins deux sources d’inspiration qui aboutissent à un nœud de contradictions dont vous aurez du mal à sortir.

Il y a tout d’abord le Livre Blanc qui pose le diagnostic et trace les grandes orientations de ce que devrait être la politique de défense de la France qui, à mon sens, ne peut recueillir que notre assentiment.

La description d’un monde plus instable et imprévisible que jamais aux menaces très diversifiées.

L’analyse du retard d’investissements de la France et du besoin de rationalisation de notre outil de défense pour dégager une marge de manœuvre afin d’investir dans des équipements modernes.

La définition des grandes orientations : l’anticipation, la dissuasion, la protection, l’intervention, qui exigent de nouveaux efforts notamment dans le renseignement ou de nouvelles méthodes avec une polyvalence et une interopérabilité renforcées.

Mais il y a un autre Livre Blanc dans le Livre Blanc, celui qui apporte les mauvaises solutions aux vrais problèmes décrits quelques pages plus haut.

Comme si, en vérité, on avait demandé aux rédacteurs d’aboutir, au mépris d’un minimum de cohérence intellectuelle, à des décisions déjà prises qui obéissent à d’autres contraintes, notamment financières mais aussi idéologiques.

Permettez-moi d’insister ainsi sur deux contradictions majeures de ce Livre Blanc schizophrène. La réduction du format de nos armées tout d’abord. Le retour dans l’OTAN ensuite.

Comment, Monsieur le Ministre, pouvez-vous prétendre affronter les nouvelles menaces en réduisant à ce point le format de nos armées, déjà sérieusement rétréci depuis 1994 ? Vous dénoncez à juste titre l’écart permanent que l’on a laissé se développer entre, d’une part, les objectifs des Livres Blancs successifs et, d’autre part, leur insuffisante mise en œuvre. Mais que dire d’un Livre Blanc qui propose de faire le contraire même de ce qu’il préconise ?

Oui à la rationalisation, oui à la polyvalence, oui à la concentration des bases. Mais NON à une réduction qui, quoi que vous en dites ne touchera pas seulement les forces de soutien mais aussi et surtout les trois armes qui ne pourront plus répondre aux objectifs que vous leur fixez.

Comment peut-on d’ailleurs écrire page 129 que « des opérations strictement militaires sur le territoire national sont exclues à l’horizon prévisible » ? Cela explique sans doute le véritable essorage réservé à l’armée de terre.

De même, je vous recommande, mes chers collègues, la lecture de la page 214 sur le second porte-avions qui est un morceau de bravoure en matière de langue de bois et d’incohérence.

Sans parler de la réduction bien discrète du nombre d’avions de combat qui va encore plus mettre à mal le programme Rafale et surtout, à terme, affaiblir notre capacité nationale et européenne à préparer l’avion du futur.

Enfin, que dire du retrait de 3000 de nos soldats du continent africain ? Un continent africain qui représente un enjeu majeur aussi bien pour la sécurité et les intérêts de la France, que pour la stabilité de l’Europe et du Monde !

A la lecture du rapport, on comprend d’ailleurs très bien que le cadrage budgétaire a, en vérité, déterminé les conclusions du Livre Blanc.

Comment expliquer sinon le report à l’après 2012 de la reprise, modeste, de l’effort de défense (maintien en euros constants du budget de la défense jusqu’en 2012, croissance d’1% par an au-delà) ? Cette approche budgétaire n’est pas à la hauteur de l’enjeu.

Abaisser encore l’effort militaire de la Nation de 2,41% à 2% du PIB aura de très graves conséquences. Si vous ôtez les dépenses consacrées aux pensions (8,92 milliards d’euros, soit 0,48% du PIB) et celles réservées à la gendarmerie (5 milliards d’euros, soit 0,27% du PIB), vous constaterez que dès aujourd’hui notre effort est inférieur à celui de la Grande-Bretagne (7,8 milliards d’euros pour 2007). Calculé sur la base de référence qui est utilisé dans le cadre de l’OTAN, notre effort de défense passerait mécaniquement de 1,64% du PIB à 1,22%, soit en % du PIB un niveau tout juste supérieur à l’Allemagne mais évidemment inférieur à cette dernière en valeur absolue ! Comme l’affirme le collectif Surcouf, « la France jouerait désormais dans la poule de l’Italie ».

Cela revient à accepter de fait le déclassement militaire de la France, qui abandonne tout leadership à la Grande-Bretagne. Cela revient à décourager un peu plus les hommes et les femmes qui font la qualité de notre défense. Cela revient à priver notre pays de l’influence politique, morale, mais aussi économique, qui est encore aujourd’hui la sienne.

En définitive, vous proposez à la France de passer, pour sa défense, d’un contrat d’assurance tout risque à une assurance aux tiers. C’est un choix que vous n’avez pas le droit de dissimuler à la Nation.

Dans ces conditions, on comprend mieux la précipitation avec laquelle vous voulez complètement réintégrer la France dans l’OTAN.

Ce retour n’est en rien insignifiant comme vous voulez le faire croire à grands renforts de communication.

Tout d’abord, il ne se fait pas dans de bonnes conditions puisque vous l’annoncez comme quasi inéluctable, alors même que la France et l’Europe n’ont obtenu aucune contrepartie réelle. Au moins Jacques Chirac, lorsqu’il avait cédé un temps à la tentation d’alignement – avant de se raviser au moment de la guerre d’Irak -, avait-il conditionné ce retour dans l’OTAN à de réelles et substantielles contreparties ! Tellement substantielles d’ailleurs, que ce retour ne se fit pas, finalement…

Mais pourquoi diable effectuer une telle concession à une administration Bush finissante sans connaître les intentions du futur Président des Etats-Unis ?

Comment prétendre bâtir une Europe de la défense dans ce cadre alors même que votre précipitation n’incitera en rien le Royaume-Uni à nous tendre la main (en témoigne le lancement de leurs deux nouveaux porte-avions) ni les autres Européens à augmenter leur effort de défense ?

Pourquoi d’ailleurs le ferait-il alors que la France réduit fortement le sien ? N’oublions pas à cet égard que le retour dans le commandement militaire intégré n’aura pas seulement des conséquences militaires mais aussi industrielles : notre industrie de défense, l’une des premières dans le monde à contester la prétention monopolistique des Etats-Unis, sera alors affaiblie à cause de la pression politique maximum exercée par Washington sur notre pays pour qu’il se dote de matériels américains.

Concrètement, nous entrons dans l’OTAN pour jouer le rôle de second derrière la Grande-Bretagne qui, elle, a décidé de se donner les moyens pour assurer le leadership.

Nous commettons ce faisant un contresens historique total dans la mesure où la position de la Grande-Bretagne, au cœur de l’alliance euro atlantique, correspond à son intérêt et à sa personnalité, alors que pour notre part, cela rompt avec 40 ans d’indépendance nationale au service d’une politique étrangère différente.

Dans un monde de plus en plus multipolaire, il est contreproductif d’enfermer notre défense et donc notre politique dans une logique de coalition occidentale qui date de la Guerre froide. Pire, cela augmente le danger de conforter la transformation de cette alliance par les Américains en une sorte de police mondiale alimentant une guerre funeste entre civilisations.

Contrairement à ce que vous voulez croire, c’est le meilleur moyen de tuer dans l’œuf toute défense européenne et d’éloigner un peu plus les Européens comme les Français de l’adhésion à l’effort de défense, sans laquelle il ne peut pas y avoir d’investissement financier à la hauteur de l’enjeu.

Le Général de Gaulle, il y a 40 ans, avait compris avant tous les autres que la France avait sa propre partition dans ce monde multipolaire. Au moment où les faits lui donnent raison, vous privez la France de sa marge de manœuvre. Preuve en est d’ailleurs, l’envoi de troupes supplémentaires en Afghanistan, annoncé comme un gage au sommet de Bucarest.

Vous le faites, et c’est bien là la raison fondamentale, pour des raisons financières mais surtout idéologiques. Votre soi-disant modernisation est en fait une « normalisation » qui réjouit tous ceux qui n’ont jamais adhéré à cette politique qui s’adressait au monde plutôt qu’à un camp et ses intérêts !

Politique, je vous le rappelle, qui n’a jamais interdit la solidarité lorsqu’elle était nécessaire. Alors pourquoi rentrer dans le rang ? Des personnalités aussi différentes qu’Alain Juppé ou Hubert Védrine se posent la question. On en connaît les inconvénients, on n’a toujours pas compris quel en est l’intérêt.

En vérité, derrière les grandes envolées, nous n’aurons ni la défense autonome voulue par le Général de Gaulle, ni la défense européenne souhaitée par François Mitterrand, mais une sorte de CED au rabais et sans le nom, sous commandement américain dans le cadre Otanien.

Vous invoquez de Gaulle mais c’est pour couvrir une politique à la Pleven. Et encore, cette politique ressemble plutôt à du sous-Pleven ! Vous ne jurez que par les Etats-Unis et l’OTAN, mais comme les Français rejettent massivement cette politique de soumission et d’alignement, vous n’avez même pas le courage de l’assumer devant eux. Mais n’imaginez pas qu’ils seront dupes. Ils vous jugeront, ils vous jugeront durement, et ils auront raison !

Oui, je crois que notre pays compte tenu de son histoire, de ses valeurs, de ses intérêts, mérite mieux.

Oui, je pense qu’une autre politique de défense est possible.

Elle découle naturellement de notre vision du Monde et de notre vision de la France dans le Monde. C’est en ce sens que le Général de Gaulle disait : « Quand on ne veut pas « se » défendre, ou bien on est conquis par certains ou bien on est protégé par d’autres. De toute manière, on perd sa personnalité politique, on n’a pas de politique ».

C’est pourquoi nous devons privilégier une politique qui avant tout garantit la sécurité des Français en comptant sur sa propre défense et son industrie sans se laisser entraîner dans des guerres qui ne sont pas les siennes.

Une politique qui favorise les coopérations, notamment européennes, mais sans tomber dans le piège de l’alignement. Car, contrairement à ce que l’on croit, « plus la France est indépendante, plus l’Europe le sera ».

Enfin, c’est une politique qui repose sur un effort collectif minimum pour garantir la sécurité des Français et le rôle mondial de notre pays. Pourquoi la France ne serait-elle pas capable de faire autant et aussi bien que la Grande-Bretagne ? Un effort financier autour de 2,6% du PIB soit une légère augmentation par rapport à aujourd’hui n’est pas hors de portée et serait tout à fait compréhensible pour nos compatriotes.

Bref, une politique qui permet à la France de jouer son rôle traditionnel et ô combien nécessaire de passeur vigilant entre des mondes différents qui doivent coexister pour la paix du monde.

Alors oui vraiment, mes chers collègues, au nom de la France qui n’est plus que l’ombre de la France dès lors qu’elle renonce à nourrir une certaine idée d’elle-même, je vous demande de ne pas laisser passer cette politique du reniement.”

C’était à Bouvines, il y a 794 ans…

Le dimanche 27 juillet 1214, dans les plaines des Flandres, à Bouvines, les troupes du roi de France Philippe Auguste écrasent celles d’une coalition regroupant l’empereur germanique Otton IV, des comtes de Flandre et de Boulogne, soutenues par le roi d’Angleterre, Jean sans Peur. Cette victoire de modestes miliciens des villes, exaltés par une foi patriotique nouvelle, contre une armée de professionnels équipés et préparés à la guerre est considérée pour beaucoup comme l’acte de naissance de la nation française.

La France naissait à peine. Elle était en train de devenir autre chose que le simple butin des Mérovingiens et que la simple province des Carolingiens. Les Capétiens, et en premier lieu le roi Philippe Auguste, s’évertuaient à lui donner une âme. Celui-ci décida ainsi de ne plus se nommer « roi des Francs », mais désormais « roi de France ». Ce changement de titulature va affirmer toute son ambition, celle d’être le maître d’un peuple, et non d’un simple domaine royal partagé entre grands vassaux.

En cette année 1214, le royaume de France est menacé. Jean sans Terre, roi d’Angleterre, a décidé une bonne fois pour toute d’en finir avec ce petit royaume orgueilleux qui aspire à s’agrandir à ses dépens. Il réussi en effet à monter une coalition avec Renaud de Dammartin, le comte de Boulogne, le comte Guillaume Ier de Hollande, Ferrand, fils cadet du roi de Portugal et comte de Flandre et surtout Othon IV, empereur romain germanique. La plupart des seigneurs installés entre l’Escaut et le Rhin se joindront à cette coalition. L’année précédente, alors que Philippe Auguste guerroyait déjà contre Ferrand de Flandre, les Anglais avaient anéanti la flotte française dans le port de Damme (31 mai 1213). Les coalisés envisagent un plan d’invasion d’envergure dans lequel les troupes anglaises de Jean sans Terre attaqueront par La Rochelle et Othon et ses alliés par le Nord.

Pourtant un véritable miracle se produit. Le 2 juillet, le prince Louis, futur Louis VIII, défait l’armée anglaise à la bataille de la Roche-aux-Moines, près d’Angers.

A la nouvelle de cette victoire, Philippe Auguste décide de prendre l’initiative sur le front nord avec le reste de son armée, avant que les renforts lorrains et allemands ne rejoignent les troupes de l’empereur.

Ces coalisés, forts de 80 000 hommes au total, écrasent numériquement les forces du roi de France, estimés à à peine 25 000. De Tournai où il s’est établi, Philippe Auguste décide prudemment de faire retraite vers Lille. Il entame son mouvement le 27 juillet au matin.

Informé de cette nouvelle, l’empereur décide alors de l’attaquer sans attendre, ne se souciant guère que ce jour soit un dimanche, interdit à toute action de guerre par la Paix de Dieu. Il se porte sur l’arrière-garde de l’armée française qui commence à traverser la rivière de la Marcq, sur le pont de Bouvines. A la vue de l’ennemi, Philippe Auguste rappelle sans délai les troupes qui ont déjà franchi le pont. L’armée française se déploie alors face aux coalisés. La bataille s’engage à la manière féodale, dans un corps à corps indescriptible où chacun cherche son ennemi pour le tuer ou le capturer.

Les Français sortent finalement, et contre toute attente, vainqueurs de cette bataille, qui fit 1000 tués de chaque côté et près de 9000 prisonniers du côté des coalisés.

Pour Philippe Auguste, sorti vainqueur de la journée, la bataille s’avère un immense succès militaire. Elle est aussi une victoire politique et dynastique majeure, et, selon l’expression de Jean Favier, « l’une des batailles décisives et symboliques de l’histoire de France ».

Othon s’enfuit et perd sa couronne. Le Saint Empire romain germanique éclate en morceaux. Ferrand de Portugal passa quinze ans en prison au Louvre. Dépossédé de la Normandie, du Maine, de l’Anjou de la Touraine et de la Bretagne depuis 1206, Jean Sans Terre cesse les hostilités contre la France, et regagne l’Angleterre. Pour sauver sa couronne, Jean sans Terre est contraint d’accorder à ses barons la Grande Charte (1215). Du côté français, la dynastie capétienne sort renforcée tandis que les récentes acquisitions de Philippe Auguste sur Jean sans Terre sont consolidées. Contrairement à ce dernier, Philippe Auguste n’a plus aucun compte à rendre à ses barons. Il est le maître absolu du royaume de France, l’incarnation même du peuple, de ce peuple patriote qui a combattu à ses côtés en ce jour.

Victoire du roi de France, cette victoire est avant tout celle d’un peuple qui prend, face au péril, conscience de son unité, de son identité commune. Ce jour de dimanche est celui, dit Max Gallo, de « l’irruption éclatante de la nation ». Les peuples de France, que rien ne prédisposaient pourtant à s’entendre, laissent place à un peuple de France. Les chroniqueurs, extasiés par la force de la victoire, exaltent les « fils de France » «  à la bouillante saveur » qui « n’hésitent jamais à braver toute sorte de danger ».

Le retour de Philippe Auguste à Paris est ainsi triomphal. Pour la première fois, la foule des anonymes, aussi diverse que nombreuse, fête la victoire qu’elle considère comme leur. Ce qui se passe à ce moment est étincelant. La nation montre là ses premiers jours d’une déroutante auto-proclamation.

Les chroniqueurs ont font leur choux gras, non sans abuser d’extase :

« Dans tout le royaume, on n’entend partout qu’un applaudissement ; toute condition, toute fortune, toute profession, tout sexe, tout âge chantent les mêmes rythmes d’allégresse… Les innombrables danses des gens du peuple, les chants suaves des clercs, les sanctuaires parés au-dedans comme au-dehors, les rues, les maisons, les routes, dans tous les villages et dans toutes les villes, tendues de courtines et d’écoles de soie, tapissées de fleurs, d’herbe et de feuillage vert… Ceci se passa sur la route jusqu’à ce qu’on fût arrivé à Paris. Les bourgeois parisiens et par-dessus tout la multitude des étudiants, le clergé et le peuple allaient au-devant du roi, chantant des hymnes et des cantiques… Durant toute la nuit, les cierges ne cessent de briller dans les mains de tout le monde, chassant les ténèbres, de telle sorte que la nuit, se trouvant subitement transformée en jour et resplendissant de tant d’éclats et de lumières, dit aux étoiles et à la lune : Je ne vous dois rien ! Tant l’amour du roi portait les peuples à se livrer aux transports de leur joie dans tous les villages… »

Ce mouvement magnifié va renforcer durablement le pouvoir royal. Il fait ainsi naître les premières tentatives de centralisation, qui seront indissociablement lié jusqu’à aujourd’hui à la recherche de l’unité nationale. La bataille de Bouvines, décrite par Georges Duby comme un des événements fondateurs et constitutifs de la nation française et du sentiment d’appartenance à la France, fut ignoré et laissé à la marge de l’Histoire de France jusqu’au début du 20e siècle, quand la IIIe République décida de remettre sa symbolique nationale au goût du jour. Le 27 juillet 1914, il était ainsi prévu de célébrer en grande pompe le 700e anniversaire de cette victoire. C’est une autre guerre, bien plus terrible, qui l’en empêchera…